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J'ai
eu la joie de signer pour Alcatel le contrat Tasman 2. La signature intervint
sur un bateau chargé de personnalités australiennes, le 18 décembre
1987, par un soleil de plomb, dans la baie de Sydney. C'était une victoire
historique, surprenante à bien des égards, que j'avais personnellement
voulue ardemment. Et pourtant, personne de la Direction Générale Alcatel,
ne s'est déplacé pour la circonstance. La prise de conscience de l'importance
de ce succès ne viendra qu'un peu plus tard. Il est vrai que personne
n'avait cru en la victoire, que notre équipe commerciale n'avait pu compter
que sur ses propres forces. Ce jour là, je savourais cette victoire sur
les Anglais, nos véritables concurrents. En effet, je sentais qu'on se
dirigeait vers un monde tripolaire, US/Asie/Europe et que bientôt il y
aurait un seul grand fournisseur européen. Cette victoire aux antipodes
a impressionné le petit monde des câbles sous-marins, et a créé un véritable
traumatisme chez STC ! Le soir de la signature, les journaux australiens
rendront compte de la déclaration de STC : " L'Australie vient de prendre
une décision qu'elle regrettera très vite, car les Français ne seront
pas capables de tenir leurs engagements ! ".
C'EST LOIN L'AUSTRALIE !
L'histoire avait commencé 10 mois plutôt ! OTC avait
organisé à Sydney un grand show de deux jours destiné à annoncer urbi
et orbi, son plan de câblage fibre optique du Pacifique et son ambition
de disposer d'une industrie de câbles sous-marins. L'ensemble de la communauté
politique, industrielle et financière Australienne était présente. Le
langage était à la mesure du pays et du projet : technologie nouvelle,
matières premières locales, emplois nouveaux, ère nouvelle. Les fournisseurs
intéressés furent invités à réagir et à présenter leurs savoir-faire.
Un écran géant présentait le futur réseau, Tasman2, pacrim-est, PacRim-ouest.
A l'autre bout on voyait l'Amérique et le Japon. C'est là que j'ai eu
la révélation d'une adéquation possible entre leur ambition et la nécessité
pour nous d'accéder à de nouveaux marchés. L'Australie voulait devenir
un acteur adulte face aux américains et aux Japonais. Leur solution devait
donc logiquement venir d'Europe. Le discours de STC ce jour là fut très
révélateur, cherchant à dissuader OTC de vouloir une industrie locale.
L'Australie était depuis longtemps un des clients naturels de STC ! Par
contre, je pris conscience que les Australiens ne nous connaissaient pas
! C'est grâce à un Français implanté à Sydney que nous fûmes invités.
Il était le représentant officiel du Groupe Alcatel-Alsthom en Australie,
un peu frustré par son manque d'intérêt pour l'Australie. Il avait eu
son heure de gloire en gagnant un contrat militaire. Depuis, plus rien.
Il était membre du comité Franco-Australien dont le président avait été
président d'OTC.
Je rentrai à Paris très excité par cette perspective.
J'expliquai à ma Direction Générale que nous pouvions gagner à deux conditions
: (i) Nous faire connaître. (ii) Offrir sans réserve l'industrie dont
ils rêvaient. On me prit pour un naïf ! L'accueil fut plus que mitigé,
franchement sceptique. On me fit cette remarque que je n'ose qualifier
: " Vous savez, Devos, l'Australie, c'est loin ! " .. Je compris que je
n'aurai aucune aide et que je devrai me contenter de leur neutralité.
L'essentiel était qu'on ne me bloque pas !
COOPERATION FRANCO-BRITANNIQUE.
Mon
premier réflexe fut de tenter une approche commune avec les Anglais. Pourquoi
pas une offre européenne, face aux américains et aux Japonais. ? Cela
permettrait de partager les risques et cela me semblait augmenter nos
chances. Il y avait là aussi, le germe d'une fusion plus complète ! Le
Directeur de STC, à qui je m'en ouvrais, se montra ouvert ! Je lui proposais
que le système (et donc les répéteurs) soient anglais et que le câble
soit français. Nous eûmes deux réunions de travail sur le sujet. Un Protocole
d'accord assez détaillé fut rédigé. En toute dernière minute, STC demanda
le rajout d'une "précaution de langage " concernant la "qualification
" de notre câble. Quelques jours plus tard je reçus une demande de quelques
renseignements chiffrés sur les caractéristiques de notre câble. Puis
arriva une autre demande, beaucoup plus significative.
J'appelai le DG de STC pour lui demander d'arrêter ce
jeu ridicule, que notre coopération devait s'appuyer sur la confiance
et le respect mutuel. Nous étions en 1987, le TAT8 n'était pas encore
posé et les technologies optiques étaient en développement. Il m'avoua
que ses ingénieurs étaient sceptiques sur notre choix de jonc rainuré
et qu'ils ne pourraient s'engager dans une coopération sans un processus
formel de qualification du câble à fabriquer en Australie. Il s'interrogeait
aussi sur la possibilité de faire accepter notre câble par le client.
Je mis fin à cette tentative de rapprochement qui ressemblait trop à un
piège.
SUBOPTIC 1987
La
décision d'organiser en France une conférence internationale sur les câbles-
sous-marins fut un coup de génie. Nous devînmes le centre de gravité de
l'activité, l'objet de toutes les attentions y compris des Australiens
et néo-zélandais ! Ils écoutèrent nos conférenciers, visitèrent nos labos
et usines, et furent aussi reçus par le CNET et France Telecom. Cette
coopération entre l'industriel et l'administration était exactement le
modèle qu'ils souhaitaient ardemment. L'Australie face aux américains
et aux japonais, comme la France face aux américains et anglais ! Et pourquoi
pas une coopération Franco-Australienne ! Ceci ne nous devint évident
qu'après. Nous avancions alors dans le noir, mais nous avons senti progressivement
que notre chance résidait là : leur vendre la solution française. Après
tout, la technologie ne pouvait être transférée qu'avec l'accord des PTT
français. Jean Grenier m'apporta tout son soutient : une lettre signée
de lui fut même intégrée dans notre offre.
USINE AUSTRALIENNE :
Pour pouvoir faire une offre crédible sur ce point il me fallait deux
éléments :
(i) Un descriptif d'une usine de câbles sous-marins et d'un atelier
de montage de répéteurs. Un dossier suffisamment étayé pour que ceci
soit crédible comprenant des lignes de fabrication modernes, des procédures
de travail, des qualifications de personnels et des coûts.
(ii) Un partenaire industriel australien qui apportera le savoir-faire
local en management, sous-traitances et relations.
J'ai
demandé l'aide de la Direction Industrielle d'Alcatel Câble pour le premier
point. Après s'être engagé auprès de moi, le Directeur industriel voulut
se faire couvrir par le Président. Celui-ci : " Ne perdez pas votre temps
avec çà ! Que les commerçants fassent leur offre ! de toute manière, je
n'y crois pas ! ". Ma colère m'a rendu plus déterminé encore ! Je constituais
une petite équipe chargée de monter le dossier. Mes quinze années passées
à Calais m'ont été utiles, sans oublier la contribution discrète d'un
ami habitué aux transferts de technologies. Le dossier était magnifique
: professionnel, documenté, chiffré et en couleurs. C'est dans le courant
de cette préparation que tomba l'annonce du rachat d'ITT par Alcatel-Alsthom.
Notre agent avait commencé quelques approches d'industries locales, mais
pas la principale : STC Australia, du groupe ITT, cousine de notre grand
concurrent STC (UK). Voilà que nous apprenons que cette dernière STC ne
fait pas partie du périmètre acheté, la part de propriété de ITT y étant
devenue minoritaire : Décevant pour notre ambition inavouée de devenir
le seul européen, mais "super " pour notre offre australienne. Mon entretien
à Bruxelles, siège d'ITT avec le président de STC Australie reste l'une
de mes expériences fortes. Cet homme dont la société allait devenir "alcatel
", n'avait encore, soit rien compris, soit pas accepté sa nouvelle situation.
" Voilà 10 ans que je coopère avec les Anglais dans le Pacifique. J'ai
une salle blanche où ont été assemblés des répéteurs STC pour le câble
ANZCAN. J'ai un accord avec eux. Ils sont bien placés pour le projet à
venir alors que vous français n'avez aucune chance, compte tenu du contexte
politique et de vos essais nucléaires en cours dans le Pacifique ". J'étais
abasourdi. Je le serai encore plus quand ma propre Direction Générale
me dit ne rien pouvoir faire à ce sujet, car il fallait attendre la fin
du processus formel de rachat d'ITT, soit plusieurs mois ! Nous fûmes
sauvés par les Anglais eux-mêmes qui dénoncèrent l'accord en question,
justement inquiets de voir leur partenaire devenir "français " ! Ce président
enverra alors en France une équipe méfiante, sceptique. Passer d'ITT à
Alcatel était vécu par eux comme une catastrophe ! Nous gagnâmes assez
vite leur confiance et leur engagement sera alors exemplaire. Ils furent
pour beaucoup dans notre réussite. Le seul vrai point d'achoppement avec
eux fut ma décision d'offrir le Vercors comme bateau de pose de Tasman
2 et non celui de C&W qui aurait, selon eux la préférence du client.
De mon coté, j'avais perçu la force du message que constituerait
une offre 100% française, le navire de l'administration française devenant
le symbole du plein soutien de celle-ci. Nos partenaires australiens pensaient
le contraire mais je restais ferme sur ce point. Et on gagna !
La
photo du Vercors sur fond d'Opéra de Sydney reste l'une de mes fiertés.
Elle symbolise le fait qu'une fois la victoire acquise, tout le monde
a suivi et transformé l'essai en une belle aventure de 10 ans.
J. DEVOS
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