RECUPERATION DES DEBRIS DE LA CARAVELLE
AJACCIO - NICE

Par Gérard PY

Le 11 septembre 1968, décidément la date du 11 septembre est fatidique, la Caravelle "Béarn", Ajaccio - Nice s'abîmait en mer à une vingtaine de milles au sud de Nice avec 6 membres d'équipage et 89 passagers à bord. L'épave gisait désormais par 2300 mètres de fond. Plusieurs hypothèses concernant ce crash furent avancées : caravelle heurtée par un missile, sabotage, erreur de pilotage, erreur de guidage par le contrôle au sol, explosion d'un moteur provoquant l'incendie .
Une commission d'enquête, composée de sept membres, techniciens et représentants des services officiels, présidé par l'ingénieur général de l'air Gaston Fournier, est chargée de déterminer pourquoi et comment la caravelle "Béarn" s'est écrasée en mer.
La première campagne Caravelle
Le premier octobre 1968 l'aviation civile décide de faire appel au ministère des PTT pour effectuer une opération de repêchage de l'épave de la caravelle avec le concours des Navires Câbliers de la direction des CSM.. Après l'accord officiel, le 8 octobre 1968, du Ministère des PTT une campagne eut lieu du 12 au 30 novembre 1968 avec les navires Câbliers Marcel Bayard et Ampère. Le chef de mission était Mr Hirch, les commandants Mrs Pacaud et Gallas.Cette campagne fût négative, faute de n'avoir pu repérer l'épave dans une zone de 30 Km² définie grâce aux photographies aériennes de la tache d'huile prise peu après la catastrophe par les hélicoptères de sauvetage. Cette campagne permit tout de même de mettre au point les méthodes de chalutage et de restreindre la zone des recherches.

Une petite anecdote : lors du dernier trait de chalut, nous avions réussi à ramener à la surface des canettes de bière, numérotées que nous avions immergées dans la zone au cours des traits de chalut précédents.

Le chalut spécial, dit "filet boeuf", a été conçu par le commandant Huido, ancien patron pêcheur, et mis en œuvre par une équipe de marins pêcheurs de Fécamp.Ce chalut était traîné sur le fond à une vitesse constante de un nœud. La navigation s'effectuait par rapport à une bouée "marque", mouillée avec précision mais dont l'évitage était d'environ 550 mètres ce qui ne permettait pas d'avoir de position suffisamment exacte pour une telle opération.D'autre part, nous n'étions pas certains de la position du chalut par rapport aux navires et enfin les flotteurs en plastique installés sur la corde du dos du chalut s'écrasaient sous l'effet de la pression énorme à cette profondeur. Une solution à tous ces problèmes était nécessaire pour les futures campagnes.


Le Cdt Huido et les marins pêcheurs
Par contre les divers débris ramenés à bord (pneus de voiture, déchets divers, une roue de vélo) prouvaient que le repêchage de débris par 2300 mètres de fond était possible.

 

Deuxième campagne de chalutage :

Effectuée par l'Alsace et l'Ampère du 23/03/69 au 30/03/69 et du 11/04/69 au 16/04/69. Chef de mission Mr Hirch, commandants Mr Mertz et Mr Pacaud. Cette campagne fût interrompue du 1er mars au 10 Avril pour permettre à l'Alsace d'aller effectuer une réparation sur le Marseille / Bizerte ou il fallait changer un répéteur par grand fond avec adjonction de câble "DR" de réparation. C'était là aussi, la première fois qu'une telle réparation était effectuée.

Le Cdt Mertz
à son poste et Y. Le Fur de dos

Au cours de cette campagne Caravelle, quelques débris métalliques, des morceaux de fauteuil brûlés de l'avion, ainsi que des objets personnels des passagers ont été récupérés. Il est évident que la zone de l'épave est maintenant bien cernée. La campagne s'arrête le 16/04/1969 car l'Ampère doit partir pour effectuer la garde à Terre Neuve pour 6 mois.


Troisième campagne de chalutage :

Effectuée du 14/11/69 au 15/12/69 avec l'Ampère et l'Alsace; Les chefs de mission étaient Mrs Hirch et Lefur, les commandants étaient Mrs Pacaud et Paquet.
Au cours de cette campagne il a été fait 50traits de chalut successifs; Chaque trait, entre la mise à l'eau et la remontée sur le pont du chalut, demandait six heures de temps. Entre chaque trait, il fallait réparer le filet. Ouf!!! De nombreux morceaux de la Caravelle ont été remontés, environ 2 tonnes, mais toujours pas cette sacrée boite noire !
Trois campagnes de Troïka Effectuées par l'Alsace commandé par le Cdt Mertz, chef de mission Mr Lefur, adjoint Mr Py. Elles eurent lieu du 25/02/70 au 28/02/70, du 11/03/70 au 15/03/70 et du 28/09/70 au 05/10/70. Il s'agissait de prendre des photos de la zone à l'aide d'une sorte de traîneau spécialement caréné à l'avant sur lequel étaient installés une caméra et deux flashs puissants disposés de façon à photographier l'espace situé à quelques mètres à l'avant de l'engin. Cette Troïka était traînée sur le fond à environ trois kilomètres derrière l'Alsace à une vitesse très faible (un nœud maximum).

Ce matériel avait été mis à la disposition de CSM par le CNEXO et le GERTSM de la marine. Pour mettre en œuvre ces matériels, les conseils de l'équipe Cousteau au musée océanographique de Monaco qui avait l'habitude d'utiliser ce type d'engin, me furent bien utiles.

La TROIKA sur le pont de l'Alsace

A chaque trait de Troïka nous obtenions 750 photos de la zone visitée (une photo toutes les 10 secondes). Pour chaque photo on avait l'indication sur la pellicule de la sonde et de l'heure.

Indicateurs associés à chaque photo.

Après beaucoup de mises au point de la méthode, nous réussîmes à obtenir des photos d'une qualité exceptionnelle des débris de la Caravelle ainsi que de nombreux poissons de grand fond.

Débris sur le fond

Poisson de grand fond

Nous avions également à bord de l'Alsace le Trident prêté par le service hydrographique de la marine, qui nous permettait de nous positionner à 10 mètres près. (Précision exceptionnelle pour l'époque). Maintenant, nous avions une position très précise de la Caravelle.
Quatrième et dernière campagne de chalutage.
Effectuée du 29/03/71 au 14/04/71. Avec le trident pour la navigation, les balises Thomson pour connaître la position précise du chalut par rapport au navire et la connaissance de la position des débris au fond, cette campagne fut un succès complet.

 

 

 

 

 

 
Chalut avec débris de la caravelle

Cette campagne a été effectuée par l'Ampère et l'Alsace, commandés par le Cdt Pacaud et le Cdt Mertz, chef de mission Mr Lefur. Mr Guillevic, ingénieur en chef représentait l'aviation civile. Environ 8 tonnes de débris au total ont été remises à Sud aviation représentant environ le tiers de l'appareil. Parmi ces débris, la fameuse boite noire et la moitié arrière du fuselage. Les derniers traits de chalut, effectués dans des conditions d'efficacité maximum, n'ayant permis de recueillir que des fragments insignifiants, les recherches furent définitivement arrêtées.
Du fait de la profondeur à laquelle l'épave gît, la récupération de près de 8 tonnes de morceaux de caravelle a constitué un exploit remarquable, réussi pour la première fois au monde.
Les enseignements techniques tirés de cette opération ont ouvert de nouvelles perspectives pour la récupération d'épaves au fond des mers et se sont avérés utiles pour d'autres opérations de repêchage d'épaves effectuées par nos navires câbliers.

Débris sur le pont de l'Alsace

Manette des gaz